Numéros en préparation

Marseille :


entre gentrification


et ségrégation

n° 162, 4° trimestre 2017

Dirigé par Jean-Michel Géa et Médéric Gasquet-Cyrus

Contributeurs : Jean-Michel Géa (Université de Corse Pascal Paoli, LISA), Médéric Gasquet-Cyrus (Université d’Aix-Marseille, LPL), Cyril Trimaille (Université Grenoble-Alpes, LIDILEM), Mathilde Spini (Université d’Aix-Marseille, LPL)

ARGUMENTAIRE :

Décrite sur le long terme comme un « chantier interminable » (Peraldi et Samson, 2006 : 177), Marseille connait depuis les années 90 un mouvement de restructurations urbaines sans précédent appuyé par l’Etat et les décideurs locaux[1]. Initié en 1995 avec l’opération Euroméditerranée touchant les quartiers voisins du port de commerce, ce processus s’est poursuivi en 2001 avec l’arrivée du TGV et l’implantation en 2007 du tramway en centre-ville. Il a trouvé en 2013 son point d’orgue avec le projet Marseille-Provence 2013 qui a fait de la cité phocéenne la capitale européenne de la culture.

Si ces investissements et équipements visent à pallier les conséquences de la désindustrialisation de la ville, l’effondrement de son trafic portuaire et à combler le retard accumulé face aux autres métropoles françaises, tous participent d’une reconfiguration identitaire et symbolique de son territoire. Pensées en termes d’aménagements spatiaux (reconfiguration de lieux traditionnels et création de nouveaux espaces urbains), de retombées socio-économiques et culturelles, les grandes mutations intervenues au cours des deux dernières décennies[2] s’appliquent aussi à construire une image de Marseille dégagée de ses vieilles figures négatives. L’objectif de promouvoir une cité longtemps perçue dans l’imaginaire hexagonal comme une ville repoussoir, marquée par le chômage et l’insalubrité, la violence et la drogue, a en partie été atteint. Marseille est désormais une ville qui séduit et attire cadres (AGAM, 2009), touristes (explosion du secteur des croisières), congressistes et investisseurs, qui se renouvelle et se modernise, qui se repositionne aux plans économique et culturel grâce à la création d’équipements et d’un paysage architectural de qualité.

Pour autant, la transformation de la deuxième ville de France en une métropole dynamique, intégrée dans la globalisation, le tertiaire, l’avant-gardisme ou l’économie de la connaissance[3] reste incomplète. Ni la volonté de changement des décideurs institutionnels ni la dynamique censée se dégager de certaines opérations urbaines prestigieuses[4] ne sont parvenues à occulter l’insécurité, les inégalités ou la pauvreté. Sans cesse rattrapée par une actualité moins séduisante que les lumières que lui procure son statut de capitale culturelle, Marseille fait encore la part belle aux intrigues politico-financières, au banditisme et aux règlements de comptes[5]. A cette toile de fond s’ajoute un autre élément. Loin de réduire les disparités qui partagent historiquement la ville entre le nord populaire et le sud bourgeois, entre les classes défavorisées et les classes aisées, les stratégies de valorisation foncières, immobilières et culturelles ne rencontrent pas toujours un écho favorable auprès des Marseillais. Outre que les  nouvelles stratégies urbaines ne correspondent guère aux attentes des habitants, celles-ci ne profitent que peu (voire pas du tout) aux populations ouvrières et immigrées des quartiers réhabilités qui, poussées au départ par l’embourgeoisement et la hausse des loyers (ou plus directement expulsées), ne peuvent se reconnaitre dans les politiques et les projets engagés. Derrière le discours des pouvoirs publics affirmant le caractère interculturel et cosmopolite de la ville et, par extension, celui d’Euroméditerranée et de Marseille-Provence 2013, la mise en valeur de l’espace urbain marseillais n’a au final que partiellement atteint ses objectifs sociétaux, (notamment de mixité sociale), les grandes opérations structurantes ayant maintenu voire accentué les anciennes inégalités territoriales, accru la ségrégation socio-spatiale entre les plus pauvres et les plus riches à laquelle ces opérations tentaient justement d’apporter quelques solutions.

Le dossier vise à comprendre la façon dont la transformation du territoire marseillais est appuyée ou contestée, soutenue ou entravée par certaines formes et matérialités discursives en circulation dans l’espace public. Cette interrogation s’inscrit dans l’idée désormais commune à la sociolinguistique et à la géographie sociale que les phénomènes de recomposition urbains s’organisent, outre le plan physique, à travers leurs mises en mots et ce qu’en disent les différents acteurs qui y participent. Notre projet cherche donc à voir comment les langues et les discours participent au renouvellement du cadre socio-économique et culturel marseillais ou, au contraire, à la permanence de ses anciennes structures. Sous cet angle, réapparaissent certaines des préoccupations des auteurs de Langage et société 96 consacré au territoire urbain pour lesquels « le langage est […] impliqué de manière décisive dans la construction et dans l’interprétation de l’espace urbain, parce que dire et observer la ville, c’est faire un va-et-vient constant entre la matérialité des lieux, les catégories linguistiques qui la symbolisent et les interprétations possibles de ces marques linguistiques » (Branca-Rosoff et Leimdorfer, 2001 : 1). Notre livraison adhère pleinement au fait que le langage construit, déconstruit, perpétue ou modifie l’espace urbain mais se distingue toutefois de ce numéro par son orientation doublement thématique. Les contributions se centreront sur la métropole marseillaise et auront pour fil directeur le phénomène de gentrification, prisme intéressant dans la mesure où il offre plusieurs échelles d’analyse qui se font écho et se complètent. Résultat des pratiques aménagistes des pouvoirs publics ou processus spontané dû à des catégories sociales sans lien avec les politiques des décideurs, la gentrification permet en effet d’envisager les dimensions physique et matérielle, sociale et démographique, économique et culturelle attachées aux transformations urbaines de Marseille (réhabilitation de l’habitat, arrivée de populations nouvelles, départ des anciens résidents, passage d’un bâti résidentiel à un bâti commercial ou de loisirs…). Son intérêt  est donc de regrouper l’essentiel des problématiques apparues en marge des logiques de restructuration de la ville dont nous envisagerons à la fois les effets sociolinguistiques à travers la potentielle « gentrification de la parole » (Alim, 2005 ; Trimaille et Gasquet-Cyrus, 2013) et la manière dont les langues et les discours (voir notamment Trimaille, 2005) lui donnent sens et consistance.

En tant que phénomène social qui s’appuie sur des mouvements de population et sur des investissements sémiotiques de l’espace, la gentrification n’est pas non plus étrangère à certains processus de ségrégation qui feront l’objet d’approches dans ce numéro. Il s’agira d’observer la ségrégation entrainée par la gentrification de certains territoires, mais aussi les formes de ségrégation plus anciennes, toujours à l’œuvre quoiqu’apparaissant sous de nouveaux aspects, notamment au sujet des jeunes habitants des quartiers Nord de la ville. Les pratiques langagières de ces derniers, à la fois stigmatisées, mais semble-t-il imitées ou en cours de diffusion (Binisti et Gasquet-Cyrus 2007), contribuent plus largement aux changements linguistiques en cours au sein de la configuration sociolinguistique locale.

[1] Municipalité, Communauté urbaine Marseille Provence Métropole, Chambre de commerce et d’industrie, Conseils régional et général.[2] Installation de l’IUFM sur la Canebière, d’une antenne de la faculté d’économie cours Belsunce, rénovation de la Rue de la République, du quartier du Panier et de l’Hôtel-Dieu, transformation des anciens docks et silos du port de commerce en lieux festifs et branchés, semi-piétonisation du Vieux-Port, aménagement d’un nouvel espace autour de l’esplanade J4…[3] Avec en 2012 la fusion en une université unique des pôles universitaires aixois et marseillais.[4] Le Musée des civilisations de L’Europe et de la Méditerranée – MuCEM – (Rudy Ricciotti et Roland Carta), la tour CMA-CGM (Zaha Hadid), les Quais d’Arenc (Jean Nouvel)…[5] C’est un journaliste du quotidien local La Marseillaise, Philippe Pujol, qui a obtenu le Prix Albert Londres 2014 pour une série de dix articles sur l’univers de la drogue à Marseille, « Quartiers shit ».

ARGUMENTAIRE :

La notion de réparation d’image a été développée aux Etats-Unis par William Benoit (1995) dans le cadre des sciences de la communication américaines, et commence aujourd’hui seulement à être théorisée et utilisée en analyse du discours et en théorie de l’argumentation. Le spécialiste de la communication se penche sur les stratégies utilisées dans différents domaines, et en particulier dans le discours politique, par ceux dont un scandale a éclaboussé la réputation. Il en repère plusieurs, qu’il classe en cinq grandes catégories – le déni, le rejet de la responsabilité, la tentative de minimiser l’offense, l’action corrective et la mortification (ou présentation d’excuses). Ces catégories lui permettent d’étudier des cas de figures particuliers, dans lesquels il dégage le type de stratégie mise en œuvre et la relative efficacité de la manœuvre. Ce modèle a été repris dans divers travaux portant sur des personnalités dont l’image publique s’était dégradée dans la sphère publique.

Il apparaît clairement que la réparation d’image se rattache à la construction d’ethos entendue comme l’image de soi qu’une instance de locution projette dans son discours, même si les études en communication ne font pas allusion à la rhétorique. Elle l’éclaire cependant sous un jour particulier. Comment est-il possible de réparer une représentation négative de sa personne dès lors qu’elle a été mise en circulation, menaçant ainsi de nuire aux projets et actions pour lesquels une bonne réputation est nécessaire ? De quels moyens discursifs et argumentatifs le locuteur dispose-t-il dans une situation de discours et un contexte socio-historique donnés, pour redorer son blason et offrir à l’auditoire un ethos crédible susceptible de soutenir l’entreprise dans laquelle il entend se lancer ? Ce questionnement nécessite de prendre en compte à la fois les critiques et dénonciations diverses touchant le locuteur dans les anciens et nouveaux médias, et les discours dans lesquels ce dernier tente de réagir et de contrer ou neutraliser (directement ou indirectement) ces mêmes attaques.

La question se pose avec une acuité toute particulière au cours des campagnes électorales, où les candidats se trouvent sous les feux de la rampe et sont pris à parti par leurs concurrents, mais aussi d’autres hommes politiques, des journalistes, voire de simples citoyens. En prenant en compte la spécificité de cette branche du discours politique – le discours de campagne sous toutes ses formes (discours de meeting, interviews, débats, blogs, lettres ouvertes, clip électoral,etc.) – on tentera d’éclairer le fonctionnement discursif et argumentatif de la réparation d’image en croisant les méthodes issues des sciences du langage avec celle des sciences de la communication, de la sociologie ou de la science politique. Plus particulièrement, on mettra en lumière l’apport de l’analyse du discours dans son versant argumentatif pour l’étude des pratiques sociales et politiques ici étudiées.

Le dossier fera place à différentes approches du discours, de la théorie communicationnelle de restauration d’image (Benoit) à l’analyse du discours quantitative (Mayaffre), tout en insistant sur l’intérêt d’une analyse socio-discursive ancrée dans les sciences du langage et nourrie d’argumentation rhétorique. Il inclura divers pays et cultures, pour dégager des constantes aussi bien que des différences de culture politique (ou de culture tout court) dans la gestion de la réparation d’image, tout en se limitant à des exemples de pays démocratiques (en l’occurrence, la France, les États-Unis, l’Italie, Israël).

SOMMAIRE:

Introduction : Ruth Amossy
“Image Repair Strategies in 2016 Republican Primary Debates”,  William L. Benoit, Ohio University.
« L’impossible réparation : l’image brisée de François Fillon durant la campagne présidentielle française 2017 », Damon Mayaffre, CNRS, Université de Nice
« Quelle image de présidentiable pour la gauche radicale, ou comment Mélenchon a retravaillé son ethos », Ruth Amossy, Tel-Aviv, Roselyne Koren, Bar Ilan, Maria Saltykov, Tel-Aviv
« L’interview politique comme cadre de restauration d’image », Keren Sadoun-Kerber, Université ouverte d’Israël
« Au-delà de la personnalisation de la rhétorique politique : réparer une image collective dans une situation de campagne électorale », Eithan Orkibi, Université d’Ariel
« Berlusconi, l’Allemagne et la mémoire de la Shoah : l’« ethos de bonhomie » pour une réparation impossible », Paola PAISSA Université de Torino, Françoise RIGAT Université de la Vallée d’Aoste

La réparation d’image dans

le discours de campagne :

Perspectives discursives

et argumentatives

N° 164, 2° trimestre 2018

 

Dirigé par Ruth Amossy

Pratiques langagières, pratiques migratoires

n° 165 / 3° trimestre 2018

 

Dirigé par Cécile Canut & Mariem Guellouz

Dans ce numéro de Langage & Société, nous envisageons de mettre spécifiquement en lumière les processus sociolinguistiques liés aux situations migratoires contemporaines qui n’ont que très peu fait l’objet d’analyse en France ces dernières années. Les formes de pratiques langagières constitutives des pratiques migratoires (contacts, hybridations, translanguaging, etc.) ont été, en effet, très peu étudiées : que se passe-t-il pour les locuteurs lorsqu’ils sont confrontés à des pratiques langagières ou des langues qu’ils ne connaissent pas ?

Au-delà de la question des récits et des témoignages des migrants comme traces d’un vécu, ce numéro s’attache aux observations et à l’analyse des pratiques langagières tout au long des processus migratoires. Etant donné le foisonnement des travaux portant sur les représentations des figures de migrants dans les discours, la littérature et les arts nous souhaitons plutôt nous attacher à la compréhension des pratiques migratoires comme un espace multiple et hétérogène de production de l’activité langagière.

Les questions liées à la traduction (Langage & Société n°153) et aux problèmes de compréhension et de communication des migrants pendant leurs parcours migratoires et ce qu’elles révèlent des processus langagiers mis en place (sous-entendus, malentendus…) sont aussi attendues.

Les interactions analysées peuvent être, d’une part, internes aux groupes de migrants dans leurs processus d’intercompréhension mis en place dans les espaces de cohabitation, et d’autre part, externes comme dans le cas des interactions entre les migrants et les institutions (associations, agents de l’Etat, etc.).

Les articles pourront se focaliser sur de multiples processus actuellement au cœur de la discipline (indexicalités, styles, voicing, idéologies linguistiques, etc.) en lien avec différentes approches linguistiques (interaction, énonciation, traduction, etc.), afin d’engager une réflexion sur les activités langagières qui se produisent en situation de migration, bien plus que sur les discours ou récits tenus sur la migration.